Extraits des Essais

Le projet Montaigne : Extraits des essais

Toute l'équipe, en fonction bien sûr de ses disponibilités, est prête à redonner ce spectacle musico-littéraire. Si vous êtes intéressé, veuillez contacter Michèle Lhopiteau.

Si tout le monde connaît Michel de Montaigne, presque plus personne, à notre époque, ne le lit vraiment, le texte original étant d'un abord très difficile. Mais la pensée de Montaigne  n'a pas pris une ride : elle est même d'une si brûlante actualité - dans les textes dénonçant notamment l'usage de la torture ou la colonisation du Mexique par les Espagnols - que notre jeune XXIème siècle en aurait plus que jamais l'usage. En outre, la manière dont Montaigne relativise nos croyances, est plus précieuse que jamais - en un temps qui assiste au retour tous les fanatismes.

C'est pourquoi, en accord avec M. Christian Mahler-Besse, l'actuel propriétaire du château de St Michel de Montaigne, Michèle Lhopiteau a eu envie de rajeunir la forme, sans bien sûr en altérer ni le fond ni l'esprit ni la saveur, des textes-clés de ce moraliste/philosophe périgourdin, qui fut quatre ans maire de Bordeaux. Et surtout de faire lire ces pages si belles, dont certaines sont aussi drôles que frappées au coin du bon sens, devant la fameuse tour dans laquelle elles ont été écrites, il y a plus de quatre siècles.

Avec l’appui logistique de la municipalité du village qui a soutenu sans réserve ce projet, des morceaux choisis des Essais ont été interprétés par trois acteurs différents, deux hommes mûrs (Francis Ponet et Edmond Courtade) et une jeune fille (Cécile Lasserre), les textes étant séparés par de courts extraits de musique instrumentale enregistrée, datant du XVIème siècle. L'Ensemble Vocal "Hémiole"  a illustré par des chansons d'amour et des chansons à boire de la Renaissance française et italienne les textes où le philosophe parle de la beauté du monde, de l'érotisme, de l'amour, de l'Amitié avec un grand A, du désespoir consécutif à la mort de l'Ami et enfin de l'ivresse bachique.

Enfin Anne-Marie Cocula, spécialiste de Montaigne et de la Boétie, a replacé certaines pages dans leur contexte historique et familial, en incarnant un très grand nombre de personnages qui tous, à des degrés divers, ont très bien connu le philosophe : son père Michel Eyquem, sa mère Antoinette de Louppes, son épouse Françoise de la Chassaigne, Henri de Navarre, le futur Henri IV, Etienne de la Boétie et sa femme Marguerite d'Arsac, et même Catherine de Médicis, la mère du roi Henri III.

Au lecteur

C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t’avertit dès l’entrée que je ne m’y suis proposé aucune autre fin que domestique et privée. Je n’y ai eu aucun souci de ton service, ni de ma gloire : mes forces ne sont pas capables d’un tel dessein. Je l’ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, afin que, m’ayant perdu, - ce qu’il ne manqueront pas de faire bientôt -, il puissent y retrouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la connaissance qu’ils ont de moi.

Si j’avais voulu rechercher la faveur du monde, je me serais paré de beautés empruntées. Mais je veux qu’on me voie sans manières ni artifices : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif, mes imperfections et ma complexion naturelle autant que la décence me l’a permis. Et si j’avais habité l’une de ces nations que l’on dit vivre encore dans la douce liberté des lois primitives, je t’assure que je m’y serais volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre. Ce n’est pas raisonnable d’employer ainsi ton temps à un sujet si frivole et si vain ! Adieu, donc.

Michel de Montaigne, le premier mars 1580.

Autoportrait physique. - Livre II, chapitre 17

Je suis d’une taille un peu au-dessous de la moyenne. Ce défaut n’a pas seulement de la laideur, mais aussi de l’incommodité, surtout pour ceux qui ont du commandement et des charges, car l’autorité que donne une belle prestance et majesté corporelle leur fait défaut. « Les petits hommes », dit Aristote, « sont bien jolis mais non pas beaux ».

Les autres beautés sont pour les femmes : la beauté de la taille est la seule beauté des hommes. Lorsqu’on est petit, ni la largeur et rondeur du front, ni l’ordre et la blancheur des dents, ni l’épaisseur bien unie d’une barbe brune comme une écorce de châtaigne, ni un corps sans senteur ne peuvent faire un bel homme.

J’ai au demeurant la taille forte et ramassée, le visage non pas gras mais plein, la complexion entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude, la santé forte et allègre, malgré que je me considère engagé dans les avenues de la vieillesse -ayant depuis quelques temps franchi les 40 ans.

D’adresse et de vivacité, je n’en ai point eues et pourtant suis le fils d’un père dispos, dont l’agilité lui dura jusqu’à l’extrême vieillesse. De la musique, ni pour la voix que j’ai fort inapte, ni pour les instruments, on ne m’a jamais su apprendre. À la danse, à la paume, la lutte, je n’ai pu acquérir qu’une fort légère suffisance. À nager, à sauter, à voltiger, à escrimer… complètement nul.

Les mains, je les ai si gourdes que je ne sais pas écrire - seulement pour moi, et ne lis guère mieux. Je me sens pesant pour mes auditeurs, bien plus cultivés que moi. Je ne sais pas terminer comme il faut une lettre, ni ne sus jamais trancher à table, ni tailler adroitement une plume, ni équiper un cheval de son harnais, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux.

Mon enfance même a été conduite d’une façon molle et libre, et exempte de sujétion rigoureuse. Tout cela m’a formé une complexion délicate et incapable de tension dans l’effort.

Autoportrait moral et intellectuel - Livre II, chapitre 17

Mes ouvrages, il s’en faut de beaucoup qu’ils me satisfassent, car autant de fois que je les retâte, autant de fois je m’en dépite. J’ai honte de ce que j’ai écrit, et j’y vois bien des choses qu’il faudrait effacer. J’ai toujours une idée en l’âme, qui me présente une meilleure forme que celle que j’ai mise en besogne. Mais je ne la puis saisir, ni exploiter. Et cette idée même n’est que du moyen étage, si je la confronte aux productions des grandes âmes du temps passé.

Tout est grossier chez moi : il y a faute de polissure et de beauté. Je ne sais ni plaire, ni réjouir, ni chatouiller, le meilleur conte du monde se sèche entre mes mains, et se ternit. Je suis tout à fait dénué de cette facilité que je vois en plusieurs de mes compagnons, d’entretenir le premier venu et tenir en haleine toute une troupe, ou amuser sans se lasser l’oreille d’un Prince. Les Princes n’aiment guère les discours fermes, ni moi à faire des contes. Au demeurant, mon langage n’a rien de facile ni de fluide, il est âpre, mais il me plait ainsi, sinon par mon jugement, mais par mon inclination.

De l’instruction reçue par Montaigne enfant - Livre I, chapitre 26

C’est sans doute un bel ornement que le grec et le latin, mais on le paie trop cher. Je vais vous dire une façon de l’obtenir à meilleur marché : on l’a essayé sur ma personne, s’en servira qui voudra.

Mon défunt père a fait, au contact de savants et de gens d’esprit, toutes les recherches qu’un homme peut faire touchant une forme d’éducation raffinée. On lui a dit que la durée d’apprentissage des langues anciennes, qui ne coûtait rien aux Grecs et aux Romains, était la seule raison de notre incapacité à atteindre leur grandeur d’âme et l’ampleur de leurs connaissances. Je ne crois pas que ce soit la seule raison.

Toujours est-il que mon père trouva un moyen pour remédier à la chose : alors que j’étais encore en nourrice et avant les premiers dénouements de ma langue, il me confia à un Allemand totalement ignorant de notre langue et très versé dans la latine. Celui-ci, qui recevait pour cela des gages bien conséquents, m’avait continuellement sur les bras. Mon père recruta également deux autres personnes, moins savantes, pour me suivre et le soulager. Ces gens ne s’entretenaient avec moi qu’en latin. Quant au reste de la maisonnée, la règle inviolable était que ni mon père lui-même, ni ma mère, ni valet ni chambrière ne parlaient en ma présence autre chose que les mots latins que chacun avait appris pour jargonner avec moi. C’est étonnant le profit que chacun en tira : mon père et ma mère apprirent de la sorte assez de latin pour le comprendre, et le surent assez pour l’utiliser au besoin, comme le firent tous les autres domestiques spécialement attachés à mon service. Bref nous latinisâmes tant qu’il reflua du latin jusqu’aux villages alentour. Quant à moi, j’avais presque six ans que je ne comprenais pas plus le français et le périgourdin que l’arabe.

Mais sans livre, sans grammaire, sans fouet ni larmes, je parlais un latin aussi pur que celui de mon maître d’école.

De plus on avait conseillé à mon père de me faire apprécier la science et le devoir sans me forcer, et d’élever mon âme en toute douceur et en toute liberté, sans rigueur ni contrainte. Et parce que certains affirmaient que c’est troubler la cervelle des enfants que de les éveiller le matin en sursaut et de les arracher au sommeil, il poussa le scrupule jusqu’à me faire réveiller par le son d’un instrument quelconque, et pas un jour je ne me retrouvai sans quelqu’un chargé de s’acquitter de cette tâche.

Des médecins - Livre I, chapitre 24

Nous disons les médecins chanceux quand ils arrivent à un bon résultat, comme si leur art ne pouvait se soutenir par lui-même, et qu’il eut de trop fragiles fondements pour s’appuyer sur sa seule force.

Je crois de la médecine tout le pire ou le meilleur qu’on voudra. Car nous n’avons, Dieu merci, aucun commerce ensemble.

Je vais à l’inverse des autres : quand je suis malade, je commence à la haïr et à la craindre, et je réponds à ceux qui me pressent de prendre tel ou tel médicament qu’ils attendent au moins que j’ai recouvré mes forces et ma santé, pour avoir plus de chance de supporter la violence et les hasards de leur breuvage ; je laisse faire la Nature, et présume qu’elle s’est munie de dents et de griffes pour se défendre des assauts qu’elle subit, et pour maintenir en état cet organisme dont elle tente d’empêcher la dissolution. Je crains qu’au lieu d’aller le secourir, au moment où il est bien étroitement et bien intimement aux prises avec la maladie, on n’aide son adversaire et on le charge de nouveaux tracas.

De l’importance de l’attention que l’on porte à soi-même pour se libérer des vérités établies - Livre II, chapitre 12

Moi qui m’épie au plus près, qui ai les yeux constamment attachés sur moi, en homme qui n’a pas grand-chose à faire ailleurs, à peine oserais-je dire la vanité et la faiblesse que je trouve en moi. Ma vision des choses est si irrégulière qu’à jeun, je me sens tout autre qu’après le repas. Si la santé me sourit avec la clarté d’un beau jour, me voilà homme de bonne compagnie. Mais si j’ai un cor qui me blesse l’orteil, me voilà renfrogné, désagréable et peu avenant. Un même pas de cheval me semble tantôt rude, tantôt aisé, et un même chemin à cette heure plus court, une autre fois plus long. Il se produit en moi mille mouvements inconsidérés et contingents.

Dans mes propres écrits, je ne retrouve pas toujours les contours de ma première idée : je ne sais plus ce que j’ai voulu dire, et je me brûle souvent les doigts à corriger et à y mettre une nouvelle signification, pour avoir perdu la première, qui valait mieux.

Je ne fais qu’aller et venir ; mon jugement ne va pas toujours de l’avant, il flotte, il divague.

Chacun en dirait à peu près autant de soi, si chacun se regardait comme je le fais.

La librairie de Montaigne - Livre II, chapitre 8

Ma librairie est l’une des plus belles librairies de village. Chez moi je m’y réfugie souvent, et d’une main j’y supervise mon train de maison. Depuis sa porte je vois sous moi mon jardin, ma basse-cour, ma cour et la plupart des autres corps de bâtiment de ma maison. Là je feuillette tantôt un livre, tantôt un autre, sans ordre ni but précis, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt je dicte et enregistre, tout en me promenant, les songes qui me viennent.

La librairie est située au troisième étage d’une tour. Le premier, c’est ma chapelle, le second, une chambre et sa suite, où je couche souvent pour être seul. Au-dessus, elle a une grande garde-robe. Autrefois cette tour était le lieu le plus inutile de la maison, je passe là la plupart des jours de ma vie et la plupart des heures du jour. Mais je n’y suis jamais la nuit. À sa suite se trouve un cabinet assez bien aménagé, capable de recevoir du feu pour l’hiver. Si je ne craignais le souci (qui m’empêche de travailler) et la dépense, je pourrais facilement coudre, de chaque côté, une galerie de cent pas de long et de douze pas de large, ayant déjà trouvé tous les murs montés, pour d’autres usages, à la hauteur qu’il me faudrait. Tout lieu retiré requiert en effet un promenoir. Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si mes jambes ne l’agitent. Ceux qui étudient sans livre en sont tous là.

La forme de ma librairie est ronde et n’a de plat que ma table et mon siège. Elle m’offre, en une ligne courbe et d’un seul regard, tous mes livres rangés à cinq degrés tout autour. Elle possède trois vues aux riches et libres perspectives, et un diamètre de 16 pas. En hiver j’y suis moins continuellement car ma maison –comme son nom l’indique- est juchée sur un tertre et n’a point de pièce plus ventée que celle-ci. J’aime que son accès en soit pénible, tant pour le fruit de l’exercice que j’en retire que pour en éloigner la foule.

C’est là mon siège : j’essaie d’en être le seul maître, et de soustraire ce coin unique à la communauté à la fois conjugale, filiale, et civile. Malheureux, à mon avis, celui qui n’a chez lui aucun lieu où être à soi, où se faire particulièrement la cour, où se cacher. Et je trouverais beaucoup plus supportable d’être toujours seul que de ne pouvoir l’être jamais.

De l’intérêt et de l’utilité d’écrire « les Essais » - Livre II, chapitre 18

Ce que j’écris est bon pour un coin de bibliothèque, et pour y occuper un voisin, un parent, un ami, qui aura plaisir à me fréquenter de nouveau.

Mais quand bien même personne ne me lira, ai-je perdu mon temps à m’être entretenu, pendant tant d’heures de loisir, de pensées si utiles et si agréables ? Moulant cette figure sur moi-même, il m’a fallu si souvent me préparer et mettre de l’ordre en moi pour dégager mes traits, que le modèle s’en est affermi, et dans une certaine mesure, formé lui-même. Me peignant pour autrui, je me suis peint dans mon fort intérieur de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes au départ. Et je ne suis à l’écoute de mes délires que parce que je dois les inscrire.

Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait.

Du mensonge - Livre I, chapitre 9

En vérité, le mensonge est un vice maudit. Nous ne sommes des hommes et ne nous relions les uns aux autres que par la parole. Si nous en connaissions l’horreur et le poids, nous le punirions par le bûcher avec plus de raisons que d’autres crimes. Je trouve qu’on perd d’habitude son temps à punir les enfants très mal à propos pour des fautes innocentes, et qu’on les tourmente pour des actions téméraires qui ni n’ont ni poids ni conséquence. Seul le mensonge et, un peu en dessous, l’entêtement, me semblent les vices qui devraient être en priorité combattus dès leur apparition, car ils grandissent avec les enfants.

Si, comme la vérité, le mensonge n’avait qu’un seul visage, nous serions en meilleure posture : car il nous suffirait de prendre pour certain le contraire de ce que dirait le menteur. Mais le contraire de la vérité a cent mille figures, et un champ d’action infini.

Mille routes détournent du blanc, une seule y va !

Le malheur des uns fait le bonheur des autres - Livre I, chapitre 21

Un prince athénien condamna un jour un homme de sa ville, qui avait pour profession de vendre les objets nécessaires aux enterrements, au prétexte qu’il en tirait trop de profit, et que ce profit ne pouvait lui venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce jugement ne me semble pas bon, d’autant plus qu’il n’est aucun profit qui ne se fasse aux dépends d’autrui.

À ce compte-là, il faudrait condamner toutes sortes de gains : le marchand ne fait bien ses affaires que grâce à la débauche de la jeunesse, le laboureur que grâce à la cherté de son blé, l’architecte qu’à la destruction des maisons, les juges qu’aux procès et querelles des hommes. Le pouvoir des divers ministres de la religion ne tient qu’à notre mort et à nos vices. Aucun médecin ne se réjouit de la santé de ses amis, aucun soldat de la paix de sa ville. Et, qui pis est, que chacun se sonde au-dedans, et il découvrira que nos souhaits intérieurs naissent et se nourrissent pour la plupart aux dépends d’autrui.

Ce que considérant, j’ai constaté à quel point la Nature ne dément jamais sa loi générale : les physiciens affirment en effet que la naissance, la croissance et le développement de chaque chose se nourrit toujours de l’altération et de la décomposition d’une autre.

Des plaisirs de la confrontation verbale - Livre III, chapitre 8

De même que notre esprit se fortifie au contact des esprits vigoureux et méthodiques, de même, en revanche, on ne saurait dire combien il se dégrade dans la fréquentation des esprits bas et maladifs. Il n’y a contagion qui ne se répande comme celle-là. J’en ai assez souvent fait l’expérience. J’aime discuter et raisonner, mais avec très peu de gens et en privé, car servir de spectacle aux grands et faire parade de son caquet dans des joutes oratoires est à mes yeux une activité très inconvenante à un homme d’honneur.

La sottise est un défaut, mais ne pouvoir la supporter, s’en agacer et en être miné comme cela m’est arrivé, c’est une autre sorte de maladie - qui présente autant d’inconvénients que la sottise-même. C’est ce que je veux maintenant dénoncer chez moi.

J’ai beaucoup de facilité à lier conversation et à engager une discussion. Aucune affirmation au monde ne me frappe d’étonnement, aucune croyance ne me blesse, si opposée qu’elle soit à la mienne. Il n’est pas d’idée si frivole et si extravagante qui ne me semble s’accorder avec la production de l’esprit humain.

Les jugements des contradicteurs, donc, ne me choquent ni ne me troublent, il m’éveillent seulement, et m’exercent.

J’aime, entre vrais hommes, qu’on s’exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. J’aime une familiarité forte et virile, une amitié qui se félicite de l’âpreté et de la vigueur des échanges, comme l’amour le fait des morsures et des égratignures sanglantes.

Quand on va contre moi, on éveille mon attention, pas ma colère. Je fais fête à la vérité et la cajole en quelque main que je la trouve, je me rends allègrement à elle et lui tends mes armes vaincues, d’aussi loin que je la vois approcher. Et pourvu qu’on ne prenne pas une trogne trop impérieuse et magistrale, je prête l’épaule aux critiques que l’on fait de mes écrits.

Mais quand la discussion est trouble et désordonnée, je laisse la question pour m’attarder sur la forme avec dépit et sans mesure, et je me jette dans une façon de débattre têtue, malveillante et impérieuse - dont j’ai à rougir après.

De la difficulté à commander à son corps - Livre I, chapitre 20

Les jeunes mariés, qui ont tout leur temps, ne doivent pas se presser ni se lancer dans les premières accointances s’ils n’y sont pas prêts. Au lieu de faillir honteusement sur la couche nuptiale, plein d’agitation et de fièvre, mieux vaut attendre d’autres occasions moins solennelles et plus privées. Car on a raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, s’imposant si importunément lorsque nous n’en avons que faire, et défaillant si importunément lorsque nous en avons le plus besoin ; contestant notre autorité, refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations mentales et manuelles.

Je livre ce point à votre réflexion : y-a-t-il une seule partie de notre corps qui ne se refuse à notre volonté, et qui souvent ne s’exerce que contre notre bon vouloir ? Chacune de ces parties a ses volontés propres, qui les éveillent et les endorment sans notre permission. Cette même cause qui anime ce membre anime aussi, à notre insu, le cœur, les poumons et le pouls, la vue d’un objet agréable répandant imperceptiblement en nous la flamme d’une émotion fiévreuse. Et que dire de ces muscles et de ces veines qui se soulèvent et se couchent sans l’autorisation non seulement de notre volonté, mais encore de notre pensée ? Nous n’ordonnons pas à nos cheveux de se hérisser, ni à notre peau de frémir de désir ou de crainte. La main se porte souvent où nous ne l’envoyons pas. La langue se trouble et la voix se fige quand elles le veulent. Alors que, n’ayant pas de quoi nous nourrir, nous le lui défendrions volontiers, l’appétit de manger et de boire ne s’en prive pas moins d’émouvoir les parties qui lui sont assujetties.

De la même façon et toujours hors de propos nous trahissent, quand bon leur semble, les organes qui servent à décharger le ventre : ils ont leurs propres dilatations et compressions, sans nous demander notre avis, tout comme ceux destinés à soulager les rognons.

Pour démontrer la puissance de notre volonté, Saint Augustin prétend avoir vu quelqu’un qui commandait à son derrière autant de pets qu’il le voulait. Et que certains renchérissent avec un exemple de leur temps, où des pets étaient émis à la demande, en fonction des mots qu’on leur disait, ne me convainc pas davantage de la maîtrise de cette fonction. En est-il une en effet de plus indiscrète, et de plus fauteuse de troubles ? Plut à Dieu que je ne la connusse que par des histoires ! Combien de fois notre ventre, par le refus d’un seul pet, nous mène-t-il jusqu’aux portes d’une mort pleine d’angoisse ?

De l’instruction des enfants - Livre I, chapitre 25

S’agissant d’un enfant de noble maison qui recherche l’étude des lettres, non pour le gain ni pour les avantages extérieurs mais pour le sien propre, je voudrais qu’on ait soin de lui choisir un répétiteur qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine, et dont on exige davantage de valeur morale et d’intelligence que de sciences. Et je voudrais que ce répétiteur se conduise dans sa fonction d’une nouvelle manière.

On ne cesse de criailler à nos oreilles comme on verserait un liquide dans un entonnoir, et notre rôle, ce n’est que de redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur corrige ce point, et que d’emblée, selon les capacités de l’âme qu’il a en main, il commence à la mettre sur la sellette, lui faisant tester des choses, les lui faisant choisir et distinguer d’elle-même. Quelquefois en lui ouvrant un chemin, quelquefois en le lui faisant ouvrir. Je ne veux pas qu’il écoute et qu’il parle seul, je veux qu’il écoute son élève parler à son tour.

Il est bon qu’il fasse trotter son élève devant lui pour juger à quel niveau il doit descendre pour s’adapter à sa force. C’est une des tâches les plus ardues que je connaisse : savoir s’abaisser à son rythme enfantin et le guider.

Étant donné que, comme le veut notre usage, on entreprend avec le même cours uniforme de diriger des esprits de capacités et de configuration si diverses, il n’y a pas à s’étonner que dans toute une population d’enfants, à peine deux ou trois produisent un juste fruit de l’enseignement reçu.

Je ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon quatorze ou quinze heures par jour. Cela le rendrait inapte à la vie en société. Pour notre élève, un bureau ou un jardin, une table ou un lit, la solitude ou la compagnie, tout sera également lieu d’étude. Ce n’est pas un corps, ce n’est pas une âme que l’on dresse, c’est un homme. Corps et âmes ne doivent pas être dressés l’un sans l’autre mais conduits comme un couple de chevaux attelé à la même charrue.

Que le maître ne lui demande pas seulement de rendre compte des mots de sa leçon, mais aussi du sens et de la substance. Que ce qu’il vient d’apprendre, il lui fasse retourner sous cent aspects et adapter à autant de sujets. C’est témoigner de notre indigestion que de recracher la viande comme on l’a avalée et l’estomac n’a pas effectué son opération s’il n’a pas modifié la présentation et la forme de ce qu’on lui avait donné à digérer. Savoir par cœur n’est pas savoir : c’est conserver ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.

Les abeilles pillotent ça et là les fleurs, mais elles en font ensuite leur miel, qui est tout à elle. Ainsi l’élève transformera les éléments empruntés à autrui, et les fondra pour faire un ouvrage tout à lui, je veux parler de son jugement. Son éducation, son travail d’étude ne doivent viser qu’à former ce jugement

Qu’on lui enseigne ensuite la philosophie, car un enfant est capable, au sortir des bras de sa nourrice, de beaucoup plus que d’apprendre à lire ou à écrire : il choisira s’il peut, sinon il demeurera dans le doute.

Car il n’y a que les fous pour être certains et résolus.

L’art de voyager - Livre III, chapitre 9 Livre I, chapitre 25

Voyager me semble un exercice profitable. L’âme y reçoit une continuelle stimulation à remarquer des choses inconnues et nouvelles, et je ne sache point meilleure école à former la vie que de lui proposer sans cesse la diversité de tant d’autres vies, opinions et usages. La visite des pays étrangers permet de frotter et de limer notre cervelle contre celle d’autrui.

Tout coliqueux que je suis, je me tiens à cheval huit à dix heures par jour sans mettre pied à terre, et nulle saison ne m’est ennemie. Les changements de température ne m’affectent guère, et tous les cieux me conviennent également. Je ne souffre que des altérations internes que je produis en moi, et elles m’arrivent moins souvent quand je voyage.

Je suis lent à me mettre en route mais une fois parti, j’avance tant qu’on veut. J’ai appris à faire mes journées à l’espagnole, toute d’une traite, grandes et raisonnables journées. Et pendant les chaleurs extrêmes, je les fais de nuit, du soleil couchant au soleil levant.

Moi qui, le plus souvent, voyage pour mon plaisir, je ne me guide pas si mal : s’il fait laid à droite, je prends à gauche. Si je ne me sens pas capable de monter à cheval, je m’arrête. Ai-je laissé quelque chose à voir derrière moi ? J’y retourne, c’est toujours mon chemin.

Mon corps s’adapte facilement à tout, et mon goût est très large. La diversité des usages d’une nation à l’autre ne me procure que le plaisir de cette diversité. Chaque usage a sa justification : assiettes d’étain, de bois, ou de terre. Bouilli ou rôti, beurre ou huile de noix ou d’olive, chaud ou froid, tout me convient également.

Quand je suis allé hors de France, et que, pour me faire plaisir, on m’a demandé si je voulais être servi à la française, je m’en suis moqué et me suis toujours précipité vers les tables occupées en masse par les étrangers. J’ai honte de voir nos compatriotes assez sots pour s’effaroucher d’usages contraires aux leurs : ils se croient hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils s’en tiennent à leurs habitudes, et abominent celles des étrangers. Retrouvent-ils un compatriote en Hongrie, ils fêtent cette rencontre : les voilà recousus ensemble, à condamner les moeurs barbares qu’ils voient autour d’eux. Forcément barbares, puisqu’elles ne sont pas françaises !

Au contraire, je pars en voyage très saturé de nos coutumes, et non pour chercher des Gascons en Sicile -j’en ai laissé assez au logis ! Je cherche plutôt des Grecs et des Persans. J’entre en relation avec ceux-là, je leur prête attention. Et qui plus est, il me semble que je n’ai rencontré guère de manières qui ne vaillent les nôtres.

Cela dit, je m’avance peu, car c’est à peine si j’ai perdu de vue les girouettes de ma maison.

Sur la relativité des lois - Livre II, chapitre 12

Il n’est rien de sujet à plus continuelle agitation que les lois. Depuis que je suis né, j’ai vu trois ou quatre fois changer celles des Anglais nos voisins, non seulement concernant la politique - domaine que l’on peut dispenser d’immobilisme - mais concernant le sujet le plus important qui puisse être, à savoir la religion. Cela me fait honte, et me déçoit d’autant plus que c’est une nation à laquelle les gens de ma région ont été autrefois très liés, au point qu’il reste en ma maison quelques traces de notre ancien cousinage.

Et chez nous, ici, j’ai vu des actes qui auraient mérité la peine capitale devenir légitimes. Et nous, qui en tenons d’autres pour légitimes, sommes-nous à même, en fonction de l’issu des combats, d’être un jour accusés de lèse majesté humaine et divine ?

Que dit sur ce sujet la philosophie ? De suivre les lois de notre pays ? C’est à dire cette mer flottante des opinions d’un peuple ou d’un Prince, qui me peindront la justice d’autant de couleurs qu’il y aura en en eux de changements de points de vue ?

Je ne puis avoir le jugement si flexible. Quelle est la valeur de cette bonté, que je voyais hier partout et que le franchissement d’une rivière transforme en crime ? Quelle est la valeur de cette vérité que des montagnes bornent, et qui devient mensonge pour ceux qui se tiennent au-delà ?

Ils sont bien plaisants, ceux qui disent qu’il existe quelques lois fermes, éternelles et immuables, qu’il nomment naturelles, et qui sont par essence inhérentes au genre humain. Certains en voient trois, d’autres quatre, d’autres encore un peu plus ou un peu moins. Signe que ces lois naturelles sont aussi douteuses que les autres.

Par malchance, il n’est pas une de ces trois ou quatre lois naturelles qui ne soit contredite, non pas par une nation, mais par plusieurs ! Si les lois naturelles existaient, nous les appliquerions sans doute d’un commun accord. Non seulement chaque pays, mais encore chaque homme ressentiraient la force et la violence que lui ferait celui qui voudrait l’empêcher de suivre ces lois.

Le meurtre des enfants, le meurtre des pères, le vol, il n’est rien en somme de si extrême qui ne soit accepté et pratiqué par l’une ou l’autre nation.

Il est possible qu’il existe des lois naturelles chez les autres créatures. Mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s’ingérant partout à dominer et à commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et son inconstance.

La coutume et la foi - Livre II, chapitre 12

Il est évident que nous ne recevons notre religion qu’à notre façon et avec nos mains, exactement comme les autres religions sont reçues. Nous nous sommes trouvés dans le pays où elles sont en usage. Ou bien nous regardons son ancienneté, ou l’autorité des hommes qui l’ont maintenue. Ou bien nous craignons les menaces qu’elle fait peser sur les mécréants. Ou bien nous croyons en ses promesses. Ces considérations-là doivent être utilisées pour conforter notre foi, mais comme éléments subsidiaires. : ce sont des liaisons humaines.

Une autre région, d’autres témoignages, des promesses et des menaces semblables pourraient nous inspirer, de la même façon, une croyance opposée.

Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes périgourdins ou allemands.

Le maire de Bordeaux - Livre III, chapitre 10

Les jurats de Bordeaux m’élirent maire de leur ville, alors que je me trouvais loin de France, et plus loin encore d’un tel projet. Je me récusai, mais on m’apprit que j’avais tort, le Roi en personne étant intervenu. C’est une charge qui doit sembler d’autant plus belle qu’elle n’a ni rémunération ni gain autre que l’honneur de son exécution. Elle dure deux ans, mais peut être prolongée par une seconde élection, ce qui advient très rarement. Ce fut le cas pour moi, et il n’y avait eu que deux précédents.

À mon arrivée, je me décrivis fidèlement et consciencieusement tel que je me sens être : sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur. Mais aussi sans haine, sans ambition, sans avarice, sans violence afin qu’ils sachent ce qu’ils pouvaient attendre de moi.

Comme seules la connaissance de feu mon père et l’honneur de sa mémoire les avaient incités à m’élire, j’ajoutai bien clairement que je serais très contrarié que les affaires de leur ville me causent autant de tracas qu’elles en avaient causé à mon père. Il me souvenait, en mon enfance, de l’avoir vu, déjà vieux, l’âme cruellement agitée de ces tracasseries publiques, oubliant le doux air de son foyer, négligeant les soins domestiques et jusqu’à sa santé, qu’il faillit perdre en entreprenant pour eux de longs et pénibles voyages. Car il était ainsi : pétri de bonté naturelle et doté d’une âme charitable et altruiste. Il avait ouï dire qu’il se fallait oublier pour le prochain, et que l’intérêt particulier n’était rien face à l’intérêt général.

Ce train, que je loue en autrui, je n’aime point à le suivre.

Contre la torture - Livre II, chapitre 5

C’est une dangereuse invention que celle des tortures, et il semble que ce soit-là bien plus une tentative pour tester la résistance qu’un moyen de connaître la vérité. Car pourquoi la douleur me fera-t-elle plutôt confesser ce qui est vrai, que ce qui ne l’est pas ? Et, au rebours, si celui qui n’a pas fait ce dont on l’accuse est assez courageux pour supporter ses tourments, pourquoi celui qui l’a fait ne le serait-il pas également, une récompense aussi belle que la vie sauve lui étant proposée ?

Je pense que le fondement de cette pratique vient de la croyance en la force de la conscience. Car nous croyons que cette conscience aide la torture à faire confesser sa faute au coupable et à l’affaiblir. Et d’autre part, qu’elle fortifie l’innocent contre la torture.

Pour dire vrai, c’est un moyen plein d’incertitude et de danger : que ne dirait-on, que ne ferait-on pour fuir de si graves douleurs ? La douleur force à mentir, même l’innocent. D’où il advient que celui que le juge a torturé pour ne pas le faire mourir innocent, il le fasse mourir et innocent, et torturé. Mille et mille ont ainsi chargé leurs têtes de fausses confessions.

Toujours est-il, dit-on, que la torture est le moindre mal que l’humaine faiblesse ait pu inventer. Bien inhumainement, pourtant, et bien inutilement, à mon avis ! Plusieurs nations, moins barbares en cela que la grecque et la romaine, trouvent ainsi horrible et cruel de tourmenter et de rompre un homme de la culpabilité duquel vous doutez encore. En quoi est-il responsable de votre ignorance ? N’êtes vous pas injuste, vous qui, en le torturant sans preuve, lui faites pire que le tuer ? Pour preuve, voyez combien de fois il aime mieux mourir sans raison que de passer par cette enquête plus pénible que la mort, et qui souvent, par sa cruauté, surpasse la mort-même et la provoque.

Réflexions sur la colonisation espagnole du Nouveau Monde - Livre III, chapitre 6

Notre monde vient d’en découvrir un autre, non moins grand, plein et membru que le nôtre. Il est toutefois si nouveau et si enfant qu’on lui apprend encore son a,b,c,. Il n’y a pas cinquante ans il ne connaissait ni lettres, ni poids, ni mesure, ni vêtement, ni blés, ni vignes. Il était encore tout nu au giron de sa mère nourricière, et ne vivait que des moyens qu’elle lui fournissait. Cet autre monde ne fera qu’entrer dans la lumière quand le nôtre en sortira. L’univers tombera en paralysie, le premier membre sera perclus et l’autre dans sa vigueur.

Mais nous aurons, j’en ai peur, bien fortement hâté son déclin et sa ruine par notre contagion, et nous lui aurons vendu bien cher nos idées et nos techniques. Pourtant nous ne l’avons pas soumis à notre enseignement par l’avantage de notre valeur et de nos forces naturelles, ni ne l’avons gagné par notre justice et notre bonté, ni subjugué par notre magnanimité. La plupart de leurs réponses et des négociations faites avec eux témoignent que ces hommes n’avaient rien à nous envier en clarté d’esprit naturelle et en pertinence. L’époustouflante magnificence des villes de Cuzco et de Mexico, entre autres, le jardin de ce roi où tous les arbres et les fruits étaient en or, la beauté de leurs ouvrages de pierreries, de plume, de coton, de peinture, tout cela montre qu’ils ne nous le cédaient pas non plus en habileté. Mais pour ce qui est de la dévotion, de l’observance des lois, de la bonté, de la loyauté, il nous a été bien utile d’en avoir moins qu’eux. Ils ont été perdus par ces qualités, vendus et trahis par eux-mêmes.

Et pourtant ! Quelle réparation c’eut été, et quelle amélioration pour cette partie du monde si les premiers exemples et comportements que nous avons montrés sur l’autre rive de l’océan avaient appelé ces peuples à l’admiration et à l’imitation de la vertu, s’ils avaient établi entre eux et nous des échanges et une compréhension fraternels. Combien il eut été aisé de profiter d’âmes si neuves, si affamées d’apprendre, et qui avaient pour la plupart de si beaux rudiments naturels.

Au contraire, nous nous sommes servis de leur ignorance et de leur inexpérience pour les plier plus facilement vers la trahison, la luxure, la cupidité et vers toute sorte d’inhumanité sur le modèle de nos mœurs. Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de gens passés au fil de l’épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre. Victoire de bas étage ! Jamais l’ambition, jamais les animosités entre les peuples ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à de si horribles hostilités, et à des calamité si lamentables !

Comment faire face à la souffrance - Livre II, chapitre 37

Bien, me dira-ton, mais que dites vous de la douleur que la plupart des sages ont estimé être le pire des maux ? Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus incurable. J’en ai déjà enduré cinq ou six crises bien longues et bien pénibles. Malgré cela, ou bien je me vante, ou bien il y a malgré tout en cet état de quoi faire face, pour qui a l’âme déchargée de la crainte de la mort, et déchargée des menaces et des conclusions de quoi la médecine nous rebat les oreilles. Mais la réalité même de la douleur n’a pas cette acuité si âpre et si poignante qu’un homme maître de soi en doive ressentir de la rage et du désespoir. Je tire au moins cet avantage de la colique que, si je n’avais déjà réussi à me familiariser avec la mort, elle m’aiderait à le faire. Plus la douleur me pressera et m’importunera, moins la mort me sera à craindre.

Au demeurant, j’ai toujours trouvé cérémonieux ce principe qui ordonne de garder contenance et maintien dédaigneux en subissant la douleur. Pourquoi la Philosophie se soucie-t-elle des apparences extérieures ? Qu’elle laisse ce soin aux comédiens, et qu’elle excuse les cris de douleur, si la lâcheté ne vient ni du cœur ni des entrailles, ainsi que ces gémissements, plaintes, palpitations, et palissements que Nature nous a rendus incapables de retenir. Qu’importe que nous tordions nos bras, si nous ne tordons pas nos pensées ! Pourvu que le cœur soit sans effroi, les paroles sans désespoir, que la Philosophie s’en contente ! Elle nous dresse pour nous, pas pour les autres. Pour être, non pour paraître.

C’est cruauté d’attendre de nous, qui sommes plongés dans des douleurs extrêmes, un comportement parfaitement réglé. Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le fasse. Si l’agitation lui convient, qu’il se tourneboule et s’agite à sa fantaisie.

Je me tâte au plus épais du mal, et j’ai toujours trouvé que j’étais capable de parler, de penser, de répondre aussi sainement que d’habitude, mais pas tout le temps, la douleur me troublant et me perturbant. Je puis tout par un soudain effort, mais ôtez-en la durée.

Comment apprivoiser à La mort - Livre I chapitre XX

Le but de notre carrière, c’est la mort. Si elle nous effraie, comment aller de l’avant sans fièvre ? Le remède du vulgaire, c’est de n’y penser point. Mais de quelle brutale stupidité lui peut venir un tel aveuglement ? On fait peur à nos gens rien qu’en nommant la mort, et la plupart se signent à sa seule évocation, comme si on parlait du diable ! Et comme on parle de la mort dans son testament, ne vous attendez pas à ce qu’ils ne s’y mettent avant que le médecin ne leur ait annoncé une fin imminente. Dieu sait alors, entre douleur et terreur, de quel bon jugement ils vous le confectionnent !

Parce que cette syllabe frappait trop rudement leurs oreilles, les Romains avaient appris à l’amollir ou à l’étendre dans une périphrase : au lieu de dire « il est mort », ils disaient « il a cessé de vivre », ou bien « il a vécu » !  

Je naquis entre 11 heures et midi le dernier jour de février 1533. Il n’y a que 15 jours que j’ai franchi les 39 ans. Il m’en faudrait au moins encore autant, mais m’empêcher de penser à la mort serait pure folie. Car jeunes et vieux laissent la vie de la même façon et nul n’en sort autrement que s’il venait juste d’y entrer. Il n’est homme si décrépit qui, tant qu’il n’a pas atteint l’age de Mathusalem, ne s’imagine avoir encore vingt ans.

En outre, fou que tu es, qui t’as établi les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les dires des médecins, mais regarde plutôt la réalité. Tu vis depuis longtemps par faveur extraordinaire et tu as dépassé la durée habituelle de la vie. Pour te convaincre qu’il en est ainsi, compte parmi tes connaissances combien sont morts avant ton âge. Il y en a plus que ceux qui l’ont atteint. Fais la liste de ceux qui ont anobli leur vie de leur renommée, et je te fais le pari que tu en trouveras davantage qui soit morts avant qu’après 35 ans. Jésus Christ fini sa vie à 33 ans. Le plus grand homme simplement homme, Alexandre, mourut au même age.

Les hommes vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent : de mort, nulle nouvelle. Tout cela est beau, mais quand elle arrive, à eux ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant à l’improviste et à découvert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accablent !

Si la mort était un ennemi qui se puisse éviter, je conseillerais d’emprunter les armes de la couardise. Mais puisque c’est impossible, puisqu’elle vous rattrapera fuyant et poltron aussi bien qu’honnête homme, apprenons à l’attendre de pied ferme, et à la combattre. Et pour lui ôter son plus grand avantage sur nous, ôtons-lui l’étrangeté, pratiquons-la, habituons-nous à elle, n’ayons rien de si souvent en tête que la mort. A l’écart d’un cheval, à la chute d’une tuile, à la piqûre d’une épingle, disons-nous soudain « Et bien ! Et si c’était la mort elle-même ? » Et là-dessus, raidissons-nous et restons fermes. Au milieu du plaisir, des fêtes et des réjouissances, ayons toujours en tête le souvenir de notre condition. Nous ne savons pas où la mort nous attend ? Attendons-la partout ! L’anticipation de la mort est l’anticipation de la liberté, car qui a appris à mourir a désappris à être esclave, et il n’y a plus rien de mal dans la vie de celui qui a compris que la privation de la vie n’est pas un mal.

En outre, la mort ne vous concerne ni mort, ni vif : vif, parce que vous êtes, mort parce que vous n’êtes plus. De même nul ne meurt avant son heure : le temps que vous laissez derrière vous n’est pas plus vôtre que celui qui s’est déroulé avant votre naissance. Il ne vous touche plus.

Je suis quant à moi aussi préparé que je le puis être,  botté et prêt à partir. L’un se plaint que la mort le prive d’une belle victoire. L’autre de devoir partir avant que d’avoir marié sa fille, ou installé ses enfants. Untel regrette la compagnie de sa femme, l’autre de son fils.

Je suis pour l’heure dans un état tel que je puis plier bagage quand il plaira à la mort, sans le moindre regret de quoi que ce soit. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s’en déprit plus complètement que je m’attends à le faire. Mais nous sommes nés pour agir, et je veux qu’on agisse et qu’on allonge les activités de la vie tant qu’on le peut.

Et que la mort me trouve plantant mes choux, mais insoucieux d’elle et, surtout, de mon jardin imparfait.

Pour moi donc, j’aime la vie - Livre III, chapitre 13

Pour moi donc, j’aime la vie, et la cultive telle qu’il a plu à Dieu de nous l’octroyer. Je ne vais pas désirant qu’il lui manquât la nécessité de boire et de manger, ni que le corps soit sans désir ni chatouillement. Ce seraient là plaintes inutiles et ingrates. J’accepte de bon cœur, et avec reconnaissance, ce que Nature a fait pour moi. Je m’en contente et je m’en félicite. Quand je danse, je danse. Quand je dors, je dors. Et quand je me promène seul dans un beau verger, si mes pensées ont été accaparées quelques temps par des soucis étrangers, je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, à moi.

Ce serait faire injure au Tout Puissant Donneur de refuser son don, l’annuler ou le défigurer. Tout bon, il a fait tout bon. Nature est un doux guide, mais pas plus doux que prudent et sage.

C’est une absolue perfection, comme divine, de savoir jouir de son être. Nous ne cherchons d’autres conditions que pour éviter de comprendre la notre. Aussi perdons-nous bien notre temps à monter sur des échasses, car même sur des échasses, il faut encore marcher sur ses jambes. Et sur le trône le plus élevé du monde, on n’est jamais assis que sur son cul.

Les ans passent, pillant un à un tous nos dons. Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Or la vieillesse a un peu besoin d’être traitée plus tendrement. Recommandons-la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse gaie et sociale. Accorde-moi, fils de Latone, de jouir des biens qui me sont acquis, à la fois en pleine santé et l’esprit intact, je t’en supplie, et de ne pas traîner une vieillesse honteuse, privée de la cithare.

L’amour libertin - Livre III, Chapitre 3

C’est pour moi un doux commerce que celui des femmes belles et de douce compagnie. Si l’âme n’y trouve pas autant de jouissance qu’à la fréquentation des hommes, les sens corporels le ramènent à un niveau voisin, quoique, selon moi, il ne l’égale pas.

Dans ses rapports avec les femmes, il faut se tenir un peu sur ses gardes, surtout si on est, comme moi, doté de fortes facultés. Je m’y brûlais dans ma jeunesse, et y connus toutes les rages qui arrivent à ceux qui s’y laissent aller sans ordre et sans jugement. 

Des femmes - Livre III, chapitre 3

C’est folie que d’attacher à la suite des femmes toutes ses pensées et de s’y engager avec un élan échevelé et sans mesure.

Mais s’y mêler sans amour et sans implication sentimentale, à la manière des comédiens, et n’y mettre de soi-même que des paroles, c’est, il est vrai, assurer sa sécurité mais bien lâchement, comme un homme qui abandonnerait son honneur, ou son profit, ou son plaisir par peur du danger.

Il faut avoir désiré pour de bon ce dont on veut prendre pour de bon plaisir à jouir.

De l’Amitié avec un A majuscule - Livre I, chapitre 27

Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement ami ou amitié ne sont que des relations et des fréquentations nouées à la faveur de quelques circonstances ou intérêt, qui font que nos âmes se tiennent entre elles. Mais dans l’amitié dont je parle, elles se mêlent et se fondent l’une en l’autre par un mélange si total qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Il y a, au-delà de mon raisonnement et au-delà de ce que je peux en dire personnellement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant de nous être vus, et par des propos que nous entendions tenir l’un sur l’autre -lesquels faisaient pour notre affection plus d’effet que n’en font raisonnablement les propos-, je crois par une sorte d’ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms.

Et lors de notre première rencontre, qui eut lieu par hasard au cours d’une grande fête d’assemblée municipale, nous nous découvrîmes si pris, si connus, si liés mutuellement que rien dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre. Il écrivit en latin une excellente satire, qui est publiée, où il explique la rapidité de notre entente, si vite parvenue à la perfection. Ayant si peu de temps à durer et ayant si tard commencé (nous étions tous deux des hommes faits, lui avec quelques années de plus), notre amitié n’avait point à perdre de temps et à se régler sur le modèle des amitiés molles et régulières. Cette amitié–ci n’a point d’autre modèle que le sien, et ne peut être comparée qu’à elle-même.

D’y comparer l’affection envers les femmes, quoiqu’elle naisse de notre choix, cela ne se peut. L’affection envers les femmes est plus active, plus cuisante, et plus âpre. Mais c’est un feu téméraire et volage, ondoyant et changeant, un feu de fièvre sujet à des accès et à des remissions, et qui ne nous tient que d’un coin. Notre amitié n’était que chaleur générale et universelle, tempérée et égale, constante et installée, toute douceur et polissure, sans rien d’âpre ni de poignant.

Elle était en outre indivisible, chacun se donnant si entier à son ami qu’il ne lui restait rien à distribuer ailleurs.

L’Amitié perdue - Livre I, chapitre 28

Méandre l’ancien disait bien heureux celui qui avait pu rencontrer ne serait-ce que l’ombre d’un ami. Il avait mille fois raison. À la vérité, si je compare le reste de ma vie -quoique grâce à Dieu je l’aie passée douce, aisée, et mise à part la perte d’un tel ami, exempte d’affliction pesante et l’esprit tranquille ; si je la compare, dis-je, aux quatre années qu’il m’a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n’est que fumées, ce n’est qu’une nuit obscure et ennuyeuse.

Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout, il me semble que je lui dérobe sa part. Comme le dit Terence  « j’ai décidé que je ne saurais plus goûter aucun plaisir maintenant que j’ai perdu celui qui partageait tout avec moi ».

J’étais déjà si habitué à avoir partout un double qu’il me semble n’être plus qu’à demi. 

De l’ivrognerie - Livre II , chapitre 2

Platon défend aux enfants de boire du vin avant l’âge de dix huit ans, et de s’enivrer avant quarante ans. Mais à ceux qui ont dépassé cet âge, il pardonne de s'y complaire et d’exposer généreusement leurs convives à l'influence de Dionysos : ce Dieu si bon, qui rend la gaieté aux hommes, la jeunesse aux vieillards, et qui adoucit et amollit les passions de l'âme, comme le fer s'amollit par le feu.

Platon juge utiles de telles beuveries -pourvu qu'il y ait un chef de bande capable de contrôler et de modérer les participants-, car l'ivresse est une bonne épreuve, révélatrice de la nature de chacun : elle est capable de rendre aux personnes âgées le courage de s'esbaudir en danses et en musique,  choses utiles dans lesquelles elles n'osent se lancer dans leur état normal. Le vin est capable de donner à l'âme la tempérance et au corps la santé.

Platon met toutefois quelques restrictions : qu’on évite l’ivresse en période de guerre, que tout magistrat et tout juge s'en abstienne lorsqu’il doit remplir sa charge et traiter des affaires publiques, qu'on ne s’enivre pas le jour -temps voué à d'autres occupations- ni la nuit -qu'on destine à faire des enfants.

Date de dernière mise à jour : 01/11/2016